19.04.2014, 00:01  

Keziah Jones décrypte le monde depuis une perspective africaine

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Beaucoup de profondeur dans les propos et la musique de Keziah Jones. Un artiste qui résiste très bien à l'épreuve du temps. 
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Par PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-FRANÇOIS ALBELDA

CAPRICES FESTIVAL - Le roi du Blufunk est de retour à Crans. A voir ce soir au Moon.

Il semble loin le temps où Keziah Jones squattait les ondes FM avec son "Rythm Is Love". Pas tant que le guitariste et créateur du Blufunk n'ait cessé d'être apprécié du public, mais sa quête d'authenticité, des racines de son art, l'a peu à peu éloigné des médias de masse. Pourtant, Keziah Jones, album après album, s'affirme comme un penseur influent, un metteur en son de la cause africaine, dans la tradition du grand Fela Kuti. Une profondeur que l'on percevait déjà bien sur "Nigerian Wood", sorti en 2008, et qui transpire de chaque pore de "Captain Rugged", son splendide dernier album paru en 2013.

Vous êtes de retour au Caprices Festival cette année. Vous souvenez-vous bien de votre dernière venue?

Très bien, en fait. Je me souviens qu'il y avait une très bonne ambiance. Et que le cadre est incroyable. On n'a pas si souvent l'occasion de jouer dans un tel décor.

Cinq ans se sont écoulés entre "Nigerian Wood" et ce dernier album "Captain Rugged". Qu'avez-vous fait durant ce laps de temps?

Pas mal de choses se sont passées. J'écris beaucoup, et j'ai accumulé de la matière pour au moins deux albums. Je ne sors pas un disque parce que le timing me l'impose. Je le fais lorsque j'ai l'impression d'avoir quelque chose de neuf à dire, à montrer. J'ai le sentiment que j'écris, j'écris, et j'épuise une perspective, un thème. Et tout à coup, un nouvel éclairage se fait jour et là, j'ai de quoi revenir sur le devant de la scène. Il faut, je crois, trois ou quatre ans de gestation pour arriver avec un projet qui soit distinct des précédents, au niveau des paroles, des couleurs, des ambiances, du show scènique, même.

A l'époque de "Nigerian Wood", vous disiez vouloir explorer plus avant l'africanité, passer du temps au Ghana, au Nigeria. C'est ce que vous avez fait?

Oui, à ce moment-là, je vivais plutôt en Europe et je pensais déjà à "Captain Rugged". De puis, je me suis installé plus durablement à Lagos, et je me suis impliqué, j'ai pu observer l'évolution des choses, de la société au Nigeria. Forcément, le lieu où on se trouve, où on crée, a une influence sur le point de vue et les thématiques qu'on développe. Mon idée était d'adapter toute la mythologie du super-héros, mais depuis une perspective africaine. Imaginer un super-héros africain. Pour quelle cause se battrait-il? A quoi ressemblerait-il? Quels seraient ses pouvoirs? De là est venu tout le contexte.

Il y a cinq ans, vous viviez entre Londres, Paris et New York et Lagos. Qu'en est-il actuellement?

J'ai rassemblé toutes mes affaires qui étaient disséminées entre ces villes. Et aujourd'hui, je vis, travaille, compose à Lagos. J'y vis, mais je me rends très souvent en Europe, aux Etats-Unis pour jouer, forcément. Actuel lement, énormément d'artistes, musiciens, écrivains, médecins et autres reviennent au pays après avoir travaillé durant des années ailleurs, sur d'autres continents. Nous voulons, à notre échelle, contribuer au renouveau du pays.

Pourriez-vous imaginer vous impliquer en politique?

En fait, nous nous inscrivons dans la philosophie de Fela Kuti. L'expression artistique, spirituelle, est aujourd'hui la seule façon d'avancer vraiment. La politique en Afrique ne peut pas vraiment progresser, car elle est basée sur le système économique et politique occidental. Mais si nous utilisons notre culture, nos langues, nos idées, nous pourrons faire changer les choses.

Il est clair que le monde traverse une période de crise. C'est souvent dans ces moments-là qu'émerge l'art le plus fort, non?

C'est certain, et c'est ce qui s'est déjà passé en 1968. L'art exerce une fonction centrale dans la compréhension du monde. Pour tant, aujourd'hui, malgré ce contexte de crise, l'art n'a pas encore répondu d'une façon aussi radicale et porteuse qu'en 1968. C'est un problème. Les choses, la technologie, évoluent si vite, de façon si surréaliste que les artistes n'ont pas le temps d'assimiler ces mutations et de proposer une oeuvre qui soit en phase et puisse avoir un réel impact sur le réel. C'est le challenge auquel nous faisons face.


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